mercredi 21 février 2018
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AUTUN : Pas un coup de poing, mais une bonne paire de claque... pour l'honneur de "La mémé"

12/02/2018 23:35Lu 4510 foisImprimer l’article
... A. lui a craché dessus, au mépris de la règle qui veut que « quand les types de 130 kg disent certaines choses, ceux de 60 kg les écoutent » *, D. lui file donc au minimum une paire de claques...
« Vous avez dit ne pas lui avoir donné de coup de poing, mais vous avez dit lors de votre audition par les gendarmes lui avoir mis ‘une bonne paire de claques, sans traces, comme j’ai appris à l’armée’.

Je voudrais sérieusement comprendre comment on procède en ce cas.
– C’est pour pas qu’elles marquent, répond sans répondre, mais sérieusement, le prévenu.
– Ah…, le substitut reste songeur une fraction de seconde, mais il a eu des marques, vous avez mal géré, alors. » Joue gauche tuméfiée, oreille gauche rouge et mâchoire douloureuse, le coup de la claque qui ne marque pas a échoué et D. X., 53 ans, corpulent, épais, trapu, n’ayant de militaire que sa coupe de cheveux et ses deux ans de service en 83-84, comparaît ce lundi 12 février en correctionnelle, pour violences sur personne vulnérable.


Tout pour mémé


La victime a peur, elle n’est pas venue. C’est un homme aussi, du même âge que le prévenu, mais d’une corpulence sans rivalité possible, et puis il est sous tutelle renforcée depuis ses 18 ans, fragile, « il parle comme un enfant » dira maître Foveau qui le représente. Ouh là ! Faudrait pas trop pousser mémé dans les orties, d’autant plus que, on le comprendra, c’est pour elle, mémé, que D. X. a corrigé A., son fils sous tutelle. « Il est indéfendable ! » avait-il fortement prévenu maître Foveau en début d’audience, et comme toute l’assemblée a encore en mémoire le rodéo de lundi dernier (on peut lire ici http://info-chalon.com/articles/faits-divers/2018... la présidente Catala borde les affaires en amont : le prévenu aura la parole à plusieurs reprises mais se dispense de commentaires, et surtout n’interrompt personne.


Une technique de combat qui aurait inspiré Audiard


Il est comme le lait sur le feu, D. X., son casier judiciaire le raconte. 23 condamnations entre 1999 et 2014, essentiellement des conduites sous l’empire de l’alcool, et des violences, des bagarres, où il est aussi question de « personnes vulnérables », décidément. D. X. a fait au moins 10 ans de prison, mais « j’ai pas compté, ça m’intéresse pas ». Ce qui l’intéresse, c’est d’avoir été militaire et d’avoir appris une technique de combat qui aurait inspiré Audiard. On imagine de l’imposant D. X. qu’il enverrait la plupart des gens retapisser un mur rien qu’avec une soufflette, mais il ne l’entend pas ainsi, sa « paire de claques », homologuée « ne marque pas », n’était qu’une leçon à visée pédagogique, « ça l’a vexé, et c’est ce que je voulais ».

« Allez pas trop loin ! rétorque super D., ça ne regarde personne »


Ces faits surviennent dans un contexte familial, au sens large et recomposé : D. X a connu A. « par sa sœur, j’ai eu trois gamines avec ». Il est séparé de la sœur, mais a conservé un lien « d’affection », avec sa belle-mère, enfin, ex, « la mémé », 86 ans. Le 30 août dernier, D. la trouve en larmes quand il arrive. L’autre avait encore fait « des histoires », alors il lui demande « de dégager ». « Mais vous n’êtes pas chez vous ! s’étonne la présidente Catala.
– Elle est trop faible, il la commande, il l’a plumée avec un de ses frères.
– Quelles sont vos relations avec elle ? s’enquiert la juge.
– Allez pas trop loin ! lui rétorque super D., ça ne regarde personne. »
Ça ne regarde personne mais ça révèle le fondement… de la situation, des droits que s’arroge D., de sa position, disons, protectrice, de la chère mémé. « Elle m’offre un café à chaque fois », et il y va souvent.


« Le cœur du problème »


Or trop de café excite. Quand D. a poussé A. pour qu’il dégage, et que A. lui a craché dessus, au mépris de la règle qui veut que « quand les types de 130 kg disent certaines choses, ceux de 60 kg les écoutent » *, D. lui file donc au minimum une paire de claques, et la mémé a dit un coup de poing aussi, mais bon, on n’en est plus là à ce stade de l’audience car D. expose « le cœur du problème » : « A. fait des cascades, les pompiers le ramènent souvent, il se pète la gueule tout seul. Il remercie pas, il s’excuse jamais pour ses conneries. Il a pété la télé de la mémé. Il casse, il fait son bazar. Je répare tout, les portes de placards, etc. »


« Cette famille, c’est pas les feux de l’amour ! »


« Il est vulnérable en quoi, monsieur A. ? se permet d’insister la présidente. – J’en sais rien, répond D., bien à l’aise. Il est égoïste à 300 %. Pour faire des allers et retours au bistrot, il n’a pas de problème. – Dans sa tête, il est lent ? – Non, il réfléchit beaucoup, c’est un manipulateur. »  D. sent que c’est le moment de lancer son gimmick : « Cette famille, c’est pas les feux de l’amour ! C’est les feux de l’enfer. Je suis tombé dessus, j’ai pas eu de bol. »

« Allez-y ! Lâchez vous, maître »


Puis il balance aimablement son ex-beau-frère, par « une anecdote, madame la juge ». Madame la juge laisse filer, on point où on en est. « Le CMP l’a prévenu plusieurs fois qu’il irait à Sevrey, s’il buvait. Plusieurs fois ! Le CMP d’Autun, hein ! Et il boit encore. » Tant d’irresponsabilité devrait confondre les magistrats mais ils suivent le fil du dossier, et maître Foveau va plaider pour A., la victime. « Allez-y ! Lâchez-vous, maître » l’autorise le prévenu, pendant que Damien Varlet, son avocat, se met à nouveau sur ses talons… Du lait sur le feu, on vous dit. « Monsieur A. est très calme, et très fragile. Il est sous curatelle renforcée et la personne qui le suit sur Autun écrit qu’il n’est ni méchant, ni violent. » Maître Foveau demande quelques dommages et intérêts, sous le regard calme mais dégouté de D.

Le prévenu « est aussi vulnérable », dit le procureur


Le substitut du procureur Dominique Fenogli reste privé de la recette de la fameuse claque intraçable mais n’en garde pas rancune au prévenu. Il ne demande pas que soit relevé l’état de récidive légale au regard de la situation difficile de D., « il est aussi vulnérable ». D. perçoit l’allocation pour adulte handicapé, soit 800 euros et semble organiser son quotidien entre binouzes sur des parkings, et cafés au chaud vers cette mémé qu’il aime bien. Le substitut requiert 6 mois de prison intégralement assortis d’un SME avec obligation de soins (D. rouspète en silence), et interdiction de rencontrer la victime. « Un quantum clément au regard de son casier, insiste le magistrat. Monsieur est réactif, il faut l’encadrer. »


Les chemins buissonniers de l’affection, versus la loi à la maison, sauce privée


« Il allait voir cette dame qu’il appelle affectueusement ‘la mémé’. Entre elle, née en 1931, et lui, il y a un lien exclusif de toute autre interaction. Il a un lien singulier avec elle. Il se rend chez elle sans savoir que A. s’y trouve, et… » Et la désormais célèbre paire de claques. « Sur la connaissance de la vulnérabilité : est-ce que savoir qu’une personne est sous curatelle est suffisant ? » Maître Varlet demande que le tribunal enlève le caractère aggravant et requalifie l’infraction.
Le fait est que le prévenu a décrit sa victime comme un vicieux manipulateur qui laminerait les économies, les nerfs et les meubles de sa mère. Le fait est également que D. est un gros costaud qui sait donner des coups, la preuve : ils marquent. D. ne concède rien, et envoie le tribunal délibérer sur ces mots : « Comment se fait-il qu’il a divorcé ? C’est qu’il tapait sur sa femme. Et il n’est pas allé en prison, il est allé en psychiatrie. »

Nous, les hommes


Le tribunal requalifie la prévention, « compte-tenu des propres difficultés de monsieur D. X. », en conséquence le condamne à une amende de 600 euros. Il devra également verser 400 euros à la victime et une somme pour ses frais d’avocat, ainsi que 154,32 euros à la CPAM. D. X. est soulagé : pas de mois de prison. Il acquiesce aux explications de la présidente puis quitte la salle, saluant sobrement Dominique Fenogli, « monsieur le procureur », d’un signe de tête martial. Entre hommes, nous les hommes
FSA

*Audiard, 100 000 dollars au soleil