
Les deux anciens Premiers Ministres ont passionné l’auditoire de l’Université d’été du Laboratoire de la République. Ils regardent la réalité en face, mais veulent croire que la France peut rebondir sur les valeurs républicaines. Alors ils avancent des pistes.

«Comment en sommes nous arrivés là ?» C’est la question que Jean-Michel Blanquer aux deux anciens Premiers Ministres Bernard Cazeneuve et Edouard Philippe, qu’il avait votés à venir s’exprimer à l’Université d’été du Laboratoire de la République à Autun. Il a fallu rajouter des chaises dans l’Hexagone où de toute évidence les deux anciens chefs de Gouvernement ont séduit par la hauteur de leur propos.
Bernard Cazeneuve a tout d’abord dressé un constat : «Les institutions mises en place par le Général de Gaulle ont permis de relever le pays. Avec de grands programmes, par exemple sur le nucléaire civil et militaire. Beaucoup de crises ont été surmontées».
«La démocratie est ébranlée par la numérisation de la politique»
L’ancien Premier Ministre de François Hollande poursuit : «Les institutions peuvent elles tenir ? L’intrusion des réseaux sociaux conduit chaque politique à se regarder dedans comme dans un miroir. La démocratie est ébranlée par la numérisation de la politique. Quand les institutions sont solides on ne peut pas les ébranler».
Et puis il parle avec sévérité d’Emmanuel Macron : «Lorsqu’un pays est confronté à une crise financière, est-il bien nécessaire, au lendemain d’une élection européenne, de décider d’une dissolution et de le faire seul, en engendrant des difficultés politiques. Surtout quand le projet initial était celui d’un nouveau monde.
Fallait il absolument ne pas tenir compte des résultats des élections. D’abord le front républicain, pour éviter le Rassemblement National, pour éviter le gouffre. Le choix a été fait de confier la direction du Gouvernement à ceux qui avaient fait le plus discours.
«Si vous voulez devenir ministres perdez les élections»
Théorème : Si vous voulez devenir ministres perdez les élections. Les conditions du compromis n’ont pas été créées.
Il aurait été possible de demander à un Laurent Berger, une Carole Delga, de constituer un Gouvernement.
Ceux qui disent que les institutions sont à bout de souffle c’est parce qu’ils le sont eux même.
Il faut rester dans le 5ème république. Retour de la responsabilité. Ne pas considérer que les Ministres sont des collaborateurs. Il faut qu’on essaye d’adapter les institutions. Il est indispensable que quand des électeurs se rassemblent, si le candidat qui s’opposera au dégagisme crée une coalition».
«Un exécutif même soutenu majoritairement est limité pour changer les choses»
Edouard Philippe prend alors la parole : «Je suis d’accord sur les immenses mérites de la 5ème république. Je suis d’accord sur le rôle funeste de la dissolution.
Ce qui est vrai que la 5ème république a changé. On a créé plus de pouvoirs pour le parlement.
Il y a une forme de sédimentation, avec l’addition des contre-pouvoirs. Un exécutif même soutenu majoritairement est limité pour changer les choses.
Le jeu politique, tel qu’il s’est joué de 2022 à aujourd’hui. Les choses».
Edouard Philippe pointe l’absence de campagne en 2022
Le Maire du Havre poursuit : «La campagne de 2022 n’a pas été une campagne présidentielle, car sans vision et sans projet. Il n’a pas été élu sur un programme de 1er tour explicite. Quand il n’y a pas de débat public, quand il n’y a pas d’option, le système ne marche pas.
Deuxième problème : Il n’y a pas de campagne législative non plus. Du côté de la majorité, il n’y a pas eu de vraie campagne.
Troisième chose : Les résultats de 2022 donnent une majorité relative à 250, la première fois. Celle de Rocard était pratiquement absolue. La logique démocratique aurait voulu que le Premier Ministre se tourne vers un groupe politique. Les 60 LR : Regardons ce qui est possible, ce que l’on peut faire. On aurait pu avoir un bloc stable. Personne n’a voulu de cette coalition ; Le Président, les LR n’en n’ont pas voulu. Dans un système à trois, il ne peut pas y avoir de mesures difficiles. Il peut y avoir de la distribution d’argent, mais pas de Gouvernement efficace».
«Travailler pour parvenir à la confiance»
Et de poursuivre : «Comment s’en sortir ? On n’est pas dans une situation merveilleuse. On doit veiller à rassembler les gens suffisamment responsables. L’enjeu du moment c’est de convaincre ceux qui ont une culture de Gouvernement de se mettre d’accord pour ne pas tomber plus vite sur le toboggan.
Le Premier Ministre a demandé la confiance. Il faut travailler pour y parvenir !»
Edouard Philippe remarquer : «Nous avons connu trois fois un rejet du candidat d’extrême droite. On voit que l’intensité faiblit.
Equation : Comment faire pour Gouverner quand on a été élu par des gens qui ne vous ont pas choisi….
Chirac avait créé l’UMP. On n’était pas dans l’ulra réformisme.
En 2017, la réponse a été de dire : j’ai été élu et mon programme a été clair.
En 2022, il semble que la tentation a été de dire je ne dis rien avant et on verra après.
Un candidat du Rassemblement National peut gagner.
Il y a la possibilité d’une coalition difficile à mettre en œuvre. Ce sera plus difficile en 2027. La coalition est perçue comme l’inaction».
La responsabilité des parlementaires est «importante» pour Edouard Philippe qui ne souhaite pas que ce soit comme «non assistance à personne en danger.
Il ne s’agit pas de soutenir la personne François Bayrou, mais sauver la nation d’un gouffre, si on ne fait pas preuve d’une responsabilité collective.
J’invite ceux qui sont dans le calcul politique, à comprendre que les Français seront sévères.
Je suis convaincu qu’il est possible de discuter, pour aller plus loin. Aller plus loin encore.
Les risques d’une dissolution
Ce n’est pas un vote de confiance pour lui, mais un vote de confiance en nous !
Pourquoi c’est nécessaire de le faire ? Qu’est-ce qui se passe si nous n’y arrivons pas. Dans cette assemblée ingouvernables, je crains que la dissolution finisse par devenir inéluctable.
On peut espérer que le débat sera meilleur.
S’il y a dissolution : Soit une nouvelle majorité. Soit pas et on est dans une crise de régime !»
«Ceux qui veulent faire payer n’ont jamais gouverné»
Bernard Cazeneuve se veut lucide : «Il y a un volume d’économies à réaliser Je suis frappé de voir que ceux qui veulent faire payer n’ont jamais gouverné. Les Français voient ce jeu politique.
Il ne faut pas fermer la porte à ceux qui veulent formuler des propositions !»
Jean-Michel Blanquer pose alors aux deux anciens Premiers Ministre la question de demain, de l’après 2027.
Les priorités d’Edouard Philippe
Pour Edouard Philippe, «la priorité c’est l’école. La première priorité. Tout ne va pas mal.
2ème priorité : Le modèle social, il y a le vieillissement ; On le fait trop peser sur le travail.
3ème priorité : La Justice. Les Français ne disent pas qu’il y a un problème de Police, mais un problème de justice ; Je ne dis pas qu’elle ne fonctionne pas dans son ensemble. Il faut qu’elle traite plus vite et qu’elle soit plus crédible.
4ème priorité : J’ajoute l’adaptation aux enjeux climatique.
5ème : La question de notre sécurité et de notre appareil de défense. Il y un énorme effort à faire. Intellectuel. Si on ne le fait pas, on s’expose à des déconvenues».
Les priorités de Bernard Cazeneuve
Pour le dernier Premier Ministre de François Hollande, «Il faut renouer avec une certaine idée de la France. C’est articuler notre démarche à quatre éléments.
Laicité, refus du communautarisme, respect de l’Etat de droit… Quand j’entends un responsable politique menacer de mettre des préfets en prison… J’ai des inquiétudes. J’ai pu mesurer l’engagement des préfets en période de crise. Ce n’est pas à ceux qui dirigent de décider qui va en prison ou pas. Affirmer avec force les principes républicains, de l’Etat de droit, lutter contre toutes les formes de discriminations. Les Policiers ne sont pas racistes. Réarmer la politique sur le sens des valeurs, donner à notre défense nationale pour faire face à des conflits de haute intensité.
Il faut aussi réussir la transition écologique sans décroissance. Si on veut électrifier tous les usagers, cela ne se fait pas sans planification
Réaffirmer le droit international. Ne pas confondre les dictatures avec les démocraties. Car la démocratie recule, je pense aux Etats-Unis. Mais à l’intérieur de nos démocratie certains pensent qu’on peut les amputer de l’Etat de droit. Je souhaite que les forces politiques».
Enfin, concernant la jeunesse, pour Bernard Cazneuve, «la transition ne doit pas générer un sentiment de désespérance.
Toute politique publique ne doit pas sacrifier les générations nouvelles pour protéger les rentes qui existent.
La fréquention des réseaux suscite chez moi de l’effroi. Je vois de la haine, de l’antisémitisme. Il n’y a aucun avenir pour la jeunesse, pour la paix, pour dire que ce qui domine c’est la vérité.
Ne vous laissez pas aller aux facilités de l’époque. L’école est la pierre angulaire pour former des esprits qui résisteront !»
Alain BOLLERY

















