
L’ancien Ministre de l’Education rassemblera plus d’une dizaine de ministres ou anciens ministres à Autun, fin août. Au nom de la République. Dans la seconde partie de son interview, il explique le sens des invitations lancées, et s’en prend aux extrêmes. En visante directement Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Jean-Michel Blanquer dit aussi comprendre et approuver Gilles Platret au sujet du drapeau palestinien.
Au laboratoire de la République fin août à Autun, avec Bernard Cazeneuve et Edouard Philippe, il y aura deux candidats possibles à la Présidentielle sur la même table ronde. Les deux ont accepté sans problème ?
JEAN-MICHEL BLANQUER : «Oui, Ils ont immédiatement accepté sans aucune hésitation.
Je crois d'abord qu’ils se respectent mutuellement et ensuite ils trouvent intéressant d'échanger des idées et de montrer à la fois le socle de valeurs que tous les républicains peuvent avoir ensemble et les grandes différences sur les options gouvernementales qu'ils peuvent représenter.
Et on a la même chose d'ailleurs avec d'autres personnes qui ont accepté de débattre. Mais je peux témoigner du fait que dans tous les cas, ils ont dit un oui immédiat, clair et net.»
Bruno Retailleau ne sera pas en même temps que Gérald Darmanin. Il y avait une exigence de chaque côté pour ne pas être ensemble ?
«Non, non, pas du tout. D'ailleurs, par exemple, deux collègues du gouvernement comme Darmanin et Lecornu se retrouvent dans la même table.
C'est juste qu'on a essayé justement de ne pas mettre trop de tendances communes ensemble. On a essayé de faire du débat. Donc c'est pour ça qu'on a pensé que c'était une bonne idée d'avoir Jérôme Guedj en face de Bruno Retailleau. Mais c'est la seule raison.
Justement, Jérôme Guedj, n'est-ce pas un pied de nez aux Insoumis qui l'ont dans le viseur ?
«Ce qui est certain, c'est qu’à Autun, il n’y aura que des personnes qui ne se reconnaissent pas dans les extrêmes, et qui considèrent qu'il n'y a pas de compromis à faire avec les extrêmes.
Jérôme Guedj fait partie de ceux qui ont le courage de dire, à gauche, que LFI est parti vers quelque chose d'inacceptable et que l'Alliance serait une perdition pour ceux qui la pratiqueraient».
C'est bien qu'à gauche, des personnes le disent ?
«C'est de la plus haute importance. Il en va de la survie de la gauche et donc de la démocratie. Si vous avez une gauche boiteuse à cause de la dérive de LFI, vous n'aurez jamais une gauche crédible de gouvernement capable d'incarner une alternance possible pour la gauche.
Donc que l'on soit de gauche ou pas de gauche on ne peut que souhaiter une gauche de gouvernement en pleine santé et rejetant ce qui est antinomique avec ses valeurs historiques.
J'ai toujours été très surpris, en me sentant héritier, en tant que ministre d'éducation, de figures comme Jules Ferry ou Jean Zay, de voir à quel point ces options que j'appelle républicaines ont pu susciter de brutalité dans les attaques de la part de l'extrême-gauche française»
Que ressentez-vous ?
«Il y a une espèce de dérive, de changement de logiciel de l'extrême-gauche par rapport à l'histoire de la gauche, qui fait d'ailleurs que parfois il y a des points communs avec l'extrême-droite, et cette dérive doit être vue, dénoncée. C'est d'ailleurs ce que j'ai fait dans le débat public et je me sens en fraternité avec tous ceux qui voient ce danger».
Pour vous les principaux dangers à l'extrême gauche c’est quoi ?
«C’est le changement de logiciel qui était un logiciel de lutte des classes pour être désormais un logiciel communautariste.
Alors Il y a toujours eu, par définition, leur absence de sens d'écoute, d'équilibre, c'est d'ailleurs comme ça qu'on les définit, mais simplement quand cet extrémisme vient toucher non plus les revendications sociales mais les revendications communautaristes, il y a un risque gigantesque de fragmentation de la société.
Et on voit une extrême gauche qui flatte l'islamisme politique pour s'assurer une sorte de socle électoral très démagogique.
L'itinéraire même de Jean-Luc Mélenchon illustre cela, puisque c'est le même Jean-Luc Mélenchon qui faisait des diatribes contre le voile encore dans les années 2000, voire début des années 2010, et qui, dix ans plus tard, dit l'exact inverse. Alors avec sa faconde, il nous explique maintenant pourquoi il a viré, mais c'est littéralement l'illustration d'un changement de logiciel.
Il a, vous appelez ça comme vous voulez, viré sa cutie, retourné sa veste, mangé son chapeau… Mais il a en tout cas vendu l'âme de la gauche française pour un plat de lentilles communautariste»…
Vous êtes sévère…
«Vous savez, cette stratégie, car c’est une stratégie, de brutalisation de la vie publique, je ne dis même pas seulement de la vie politique, c'est-à-dire l'hémicycle, on le voit dans l'hémicycle de manière caricaturale, mais même dans la vie courante…
C'est-à-dire cette violence des milieux d'extrême-gauche sur les réseaux sociaux par exemple, cette virulence, cette brutalité, cette chose qui fait que vous pouvez dégoûter les gens de faire de la politique parce que la moindre déclaration, c'est ce qui m'est arrivé, c'est ce qui arrive à plein de gens, vous met dans une espèce d'irrespect total, de tourbillon.
C'est fait pour abîmer la démocratie. C'est-à-dire qu'aujourd'hui il faut vraiment beaucoup de civisme et patriotisme pour s'engager en politique, quand on sait qu'on va rencontrer ce type de violence face à soi, qui évidemment n'a aucune symétrie. C'est-à-dire que moi-même je n'ai jamais insulté, menacé personne.
Pourtant, quand vous entrez dans l'arène politique, comme j'ai pu le faire avec bien d'autres, vous êtes sûr de récolter ça. Or, il doit y avoir normalement un socle entre tous les Français sur le fait de se respecter les uns les autres.
On a le droit d'avoir les différentes théories que l'on veut, du moment que, déjà, on est capable de se respecter, de donner le droit de s'exprimer !
La notion de dégagisme, introduite par Mélenchon pendant la campagne de 2017, c'est un des ingrédients ?
«Oui, oui, c'est ça. La démagogie, le populisme, tout simplement. Mais selon une stratégie qui, encore une fois, abîme la démocratie par sa brutalité».
Le ministre de l'Intérieur a décidé d'engager une procédure pour fermer le centre de formation des imams à Saint-Léger-de-Fougeret dans la Nièvre. Vous approuvez ?
«Oui, dans la loi pour conforter les principes de la république qu'on a adopté en 2021, on avait accordé une grande importance à la conformité aux principes de la république, de la formation des imams, comme on doit le faire pour d'ailleurs l'ensemble des religieux.
Donc c'est ainsi qu'a été créé un institut d'islamologie qui a un rôle aujourd'hui pour que des imams soient formés en respectant, en connaissance de cause des valeurs qui sont celles de notre pays.
Lorsqu'une formation existe et qu'elle va à l'encontre des valeurs de notre pays, les gens qui font ça n'ont pas leur place, tout simplement.
Pour que cette idée-là soit claire, c'est une idée républicaine. C'est-à-dire, les Français sont unis par un contrat social. Ceux qui ne veulent pas de ce contrat social sont à sortir de ce contrat social !
Le maire de Chalon-sur-Saône, Gilles Platret, a bataillé ces derniers temps en interdisant le drapeau palestinien dans sa ville, en disant qu'il était prétexte, à d'autres choses. Il a été désavoué par le tribunal administratif et par le Conseil d'État. Quel est votre sentiment ?
« La cause palestinienne est très souvent instrumentalisée par des personnes qui ont de grandes arrière-pensées, notamment un antisionisme farouche, qui a parfois même dérivé en antisémitisme.
Je suis surpris aussi de leur sensibilité à la géométrie variable.
Aujourd'hui, les plus grands massacres ont lieu au Soudan… Pourquoi pas le drapeau soudanais dans ce cas, qui est pour le coup un état qui existe.
Les femmes iraniennes sont violées et emprisonnées, je n'ai pas vu mettre le drapeau iranien. Le Kurdistan syrien s'organise face à l'impérialisme turc et aux risques djihadistes qui sont toujours là, je ne les ai jamais vus s'émouvoir pour cela.
Donc moi je pense que les Palestiniens ont un droit à l'existence et à avoir leur entité politique, le jour où ils auront des représentants qui respectent les droits de l'homme et la démocratie.
C'est ce qu'il faut faire advenir mais je situe ça dans le cadre de l'ensemble des combats pour la démocratie et les droits de l'homme et j'essaye de mettre ça dans un tout cohérent et donc effectivement je comprends la sensibilité du maire de Chalon sur Saône.
Vous comprenez ou vous l'approuvez ?
«Je comprends et j'approuve !»
Quel regard portez-vous sur l’extrême droite, le Rassemblement National, Marine Le Pen, Jordan Bardella, Eric Zemmour ?
«Les différents secteurs de l'extrême droite française ont pu prospérer ces dernières années sur les difficultés que j'ai décrites, notamment les difficultés territoriales et sociales.
Et finalement, ont réussi à se présenter comme une éventuelle solution aux problèmes. Sauf qu'il y a deux grandes catégories de problèmes posés.
D'abord, dès qu'on chasse le naturel, il revient au galop, c'est-à-dire qu'on voit bien, je l'ai vu par exemple récemment quand il y a eu le rassemblement des extrêmes droites dans le Loiret, les invités de Madame Le Pen avaient moins la stratégie de la cravate que Madame Le Pen. Ils portent les traditions d'extrême-droite européenne. Elles sont totalement assumées.
J’ai vu que c’est assumé par Marine Le Pen elle-même.
Deuxièmement, d'un point de vue pratique et concret, ils ont des programmes qui ne tiennent pas.
Je pense que c'est cela qu'il faut faire valoir devant les Français. C'est-à-dire qu'on a un interventionnisme étatique chez Marine Le Pen et un programme économique qui, tout simplement, ne tient pas la route.
Leur venue au pouvoir nous amènerait à une forme d'instabilité, de difficultés sans commune mesure avec ce que nous connaissons déjà. Ce serait un saut extrêmement dangereux.
Je comprends les séductions qui existent aujourd'hui de cela, parce que les gens disent qu'on a tout essayé, qu'en plus le Rassemblement national a réussi à s'acheter une respectabilité, en partie d'ailleurs à cause des dérives de l'extrême-gauche !
Parce que par contraste, de même que Marine Le Pen a été un peu recentrée par les positions d'Éric Zemmour, elle a été aussi respectabilisée par les positions de Jean-Luc Mélenchon. C'est une espèce de gigantesque paradoxe, mais qui ne doit pas nous tromper. On doit aujourd'hui être très attentifs à cette montée ; et tout faire pour que la France reste dans l'axe démocratique et républicain».
Comment y parvenir ?
«C'est bien le sens de ce que nous ferons à Autun, en montrant qu'il ne s'agit pas de s'opposer seulement aux extrêmes. Ce n'est pas un programme politique de s'opposer aux extrêmes. On doit être très vigilant vis-à-vis des extrêmes, mais on doit avoir soi-même quelque chose à proposer.
Et les extrêmes ne doivent pas avoir le monopole des idées de long terme, d'un projet de société. C'est pourquoi l'Université d'été d'Autun s'intitule « Quel idéal de société pour la République au XXIe siècle ? » parce que je crois profondément que l'idéal républicain peut encore, plus que jamais même, représenter un idéal de société meilleur, plus fraternel, plus équitable, plus juste dans tous les sens du terme que les réalités que nous vivons aujourd'hui»
Quand vous dites ça, vous considérez très clairement que la partie n'est pas perdue ?
«Il n'y a que les parties pas livrées qui sont perdues et bien sûr que la partie n'est pas perdue. C'est-à-dire que la partie de la France n'est jamais perdue. La France, il y a bien sûr les partis politiques, mais d'abord et avant tout, on doit tous avoir la France au ventre et au cœur et à la tête dans tout ce que nous faisons. Et la France est plus grande que chacun d'entre nous.
Et il faut avoir la conscience de sa revitalisation nécessaire. Il faut en finir avec la sinistrose, en finir avec le pessimisme. Aujourd'hui, la France est un pays très pessimiste.
Dans son histoire, ça n'a pas toujours été le cas. Il y a aussi un optimisme français qui, d'ailleurs, se laisse échapper à certains moments, comme au moment des Jeux Olympiques.
Ce n'est pas une utopie de dire ça, puisqu'on le voit à l'oeil nu. Parfois, on le voit dans nos vies quotidiennes. On voit des gens constructifs, sympathiques, aimant leur pays, voulant le bien des autres, enfin ça existe…
Ils sont silencieux…
«Ils sont silencieux parce que, alors on retourne sur le sujet précédent, c'est que ce sont les extrêmes qui sont ultra minoritaires qui s'organisent, qui font du bruit, qui protestent, qui s'expriment, tandis que les autres travaillent, ont d'autres choses à faire que de la mobilisation politique, essayent de résoudre des problèmes immédiats et consacrent trop peu de temps à la vision à long terme et tout ceci constitue une forme d'asymétrie, de faiblesse par rapport aux extrêmes.
C'est ça qui doit changer, c'est l'idée du laboratoire de la République, c'est le mot laboratoire aussi, c'est-à-dire se dire on ne doit pas être juste là à se dire qu'est-ce qu'on fait pour le prochain problème de demain matin… Mais vraiment quelle est la vision, quelle est l'idée que nous nous faisons, et est-ce qu'on est capable de s'unir au service du pays que nous aimons, dont nous devons être dignes».
Recueilli par Alain BOLLERY
(Photo Alain BOLLERY)
A lire lundi le 3ème et dernier volet de l’interview de Jean-Michel Blanquer