
Fin 2021, un collectif de juges, de substituts et de greffiers, dénonce dans une tribune l’approche « gestionnaire » de la justice. Enorme succès de la tribune en nombre de signatures. Avril 2026, un projet de réforme, dit « S.U.R.E », de la procédure pénale, vient indiquer que, rien à faire, au niveau politique, on n’entend pas.
Alors les avocats montent au créneau, dans un mouvement national de
grève. Et les incidents ici et là se multiplient, car la situation est
tendue.
L’acronyme « SURE » sonne bien avec l’air du temps qui vous
invente des besoins de garanties partout (comme si c’était possible !),
et il est mensonger. Rechercher une sanction « utile, rapide et
effective » c’est ce que font déjà tous les magistrats du pays, chaque
jour. Ça va bien de vouloir nous vendre des choses aussi sérieuses comme
un paquet de lessive.
Insuffisamment de postes de magistrats et de greffiers
D’abord
il faut savoir que les magistrats ne disposent pas du droit de grève :
l’institution ne dort jamais, y compris pendant ses périodes de vacances
judiciaires. On l’a vu aussi pendant le confinement : pas d’arrêt. On
le voit également pendant cette grève des avocats : la grève perturbe,
occasionne des renvois de jugements mais en aucun cas ne porte atteinte
aux pouvoirs de l’autorité de poursuite, comme a pu le lire. (On peut
lire avec intérêt : Justice et médias, la tentation du populisme,
d’Olivia Dufour)
Les avocats, eux, disposent du droit de grève, c’est un droit constitutionnel.
Ensuite,
il faut savoir que la France est toujours mal dotée* en matière de
nombre de magistrats et de greffiers - dont la fonction est
indissociable du corps des magistrats parce qu’elle lui est
indispensable. L’article en lien ci-dessous donne des précisions utiles y
compris sur un effort fourni en 2023.
Qu’est-ce qu’on n’entend pas, au niveau politique ?
Il
semble que l’institution judiciaire est vraiment méconnue. On attend
d’elle, tout, mais on ne s’efforce pas d’en considérer, dans tous les
sens du terme, la dimension symbolique. « La justice remplit une
fonction symbolique, et ça, le pouvoir ne le comprend pas » disait
Antoine Garapon, magistrat honoraire, à la radio, dans une émission
intitulée, tiens donc : « Comment réhumaniser la justice ? »
Réhumaniser,
ça passerait par créer des postes, c’est-à-dire, installer des gens,
des personnes, dans ces fonctions. Des magistrats qui auraient alors le
temps de travailler dans des conditions « réhumanisantes » pour tout le
monde, y compris les justiciables.
Non que la justice soit «
inhumaine », surtout en France, mais enfin on peut vite glisser, comme
partout, quand les conditions de travail ne permettent pas de bien
faire.
La justice est davantage qu’une fonction publique
Exiger
toujours plus à moyens quasi constants, rendre le procès « fonctionnel
», c’est l’esprit de ce projet de réforme qui s’en prend à un pilier de
notre civilisation : la justice criminelle.
De fait, il y a toujours
plusieurs possibilités : on peut revenir au lynchage par la population
(soit physique, comme au Kenya par exemple en ce moment, soit numérique,
comme sur les réseaux dits sociaux), ou on peut choisir de préserver un
dispositif qui honore le pays et sa culture.
Un procès criminel, ça
n’est pas rien. C’est même plutôt impressionnant. Et ça échappe, et
devrait absolument échapper, à la culture dite d’entreprise, parce que
leurs objets ne sont pas les mêmes ! La fonction symbolique que remplit
la justice, elle est à cet endroit : une société digne de ce nom ne
traite pas les crimes comme on gère la course aux abonnements chez un
opérateur téléphonique.
Imaginez-vous que, de surcroît, la course à
la vente aux abonnements peut pousser au suicide, selon les moyens
employés. On vous renvoie** à un excellent article sur ce sujet.
Tout
ça pour dire que ces réformes qui visent l’économie à tout crin,
menacent le fondement civilisationnel de notre institution judiciaire.
La Justice, c’est comme un service de néonatalogie : ça n’est jamais «
rentable ». Ça coûte des sous, voilà. Mais que voulons-nous ? A chaque
fois cette question se pose.
« Une déperdition démocratique »
Le
projet de réforme, dont G. Darmanin, qui le porte, dit vouloir enfin
discuter (ce sont ses dernières déclarations, parce que la grève des
avocats enquiquine bien, pèse, complique), propose une sorte de «
plaider-coupable » criminel, soit l’éviction de la victime puisque les
débats disparaissent et avec eux ce qui reste de jury populaire. C’est
l’exemple sans doute le plus parlant pour une population.
Les avocats
de Chalon ont voté une motion*** dans laquelle ils exposent leurs
raisons. Le texte du projet « fait peser sur la procédure la charge de
compenser le manque de moyens humains et matériels », « « en supprimant
le procès d’assises, (il) écarte le jury populaire ainsi que le débat
public sur la preuve, la personnalité et la peine. (Il) transforme le
jugement des crimes les plus graves en une justice soi-disant négociée
mais surtout expéditive ».
Collier étrangleur et délitement social
Rien
ne doit favoriser le délitement social, or étrangler la justice par des
exigences d’abattage comme dans n’importe quelle entreprise à la mode,
faute de créer et pourvoir des postes en nombre suffisant, c’est
concourir à un mouvement de « décivilisation ». On a tous à y perdre,
qu’on le sache ou non.
Les opinions sur ces sujets comme sur les
autres, ont un défaut majeur : être des opinions. Avoir des opinions,
c’est normal. De là à les prendre pour des lanternes... Doivent-elles
avoir force de loi, la chose est-elle seulement possible ? Allez au
Kenya**** voir ce que ça donne.
Florence Saint-Arroman
*
https://www.actu-juridique.fr/justice/rapport-cep...**
https://shs.cairn.info/revue-du-mauss-2010-1-page...***
https://montceau-news.com/faits_divers/871109-jus...****
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/04/02...